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Notes pour une sémiologie de l’oeuvre-monogramme.

Rappel de la méthode

Notre approche des oeuvres d'art consiste à effectuer un rabat de l'onomastique sur l'esthétique afin de mettre à jour les indices d'un "code source" générateur de l'oeuvre. Dans cette optique, le nom de l'artiste et ses avatars (anagrammes, nombres de lettres, initiales,etc) non seulement fonctionne comme code mais signe l'oeuvre, pour ainsi dire en filigrane.

à propos de la carte de voeux 2005 de A.Stella

Depuis quelques années, A. Stella met son travail de peintre à l’épreuve du pliage de papier. Les lignes tracées au cutter sur un plan deviennent ainsi volumes, jouant entre le plein et le vide pour amener à une nouvelle perception des «géogrammes», émergences d’une lettre par construction d’un espace géométrique.

Tout en revisitant - sans pour autant que l'intention prévale - les traditionnelles cartes découpées et pliables qui ont pu faire les délices de nos enfances, la carte de voeux de A.Stella remet en jeu les règles que l’artiste a fixées à la fois comme champ d’expérience et discipline de vie.

Un module sculptural de bristol blanc brillant capte la lumière et , jouant de la portée des ombres, révèle entre plein et vide,le chiffre de l’année.
2004 saluait l’avénement du chiffre 4.

Une formule imprimée sur étiquette au dos souligne et fixe la forme en quelques mots :

« Le chiffre et la lettre. Meilleurs Voeux ! A.Stella »

Du volume ressort en effet sur le plan mis en élévation lorsque la carte est dépliée, un chiffre lisible comme un 5 ou un S. La lecture du chiffre 5 est bien sûr induite par le contexte (début de l’an nouveau, rituel de reliance des cartes de « bons voeux ».) La lettre S est déduite, grâce à nos habitudes de lecture, de la forme-même. (Que dire en effet de l’envoi d’un S comme Signe de bons voeux ?) et participe d’une déterritorialisation du concept de « voeux» , anecdotique, pour réinscrire cet élément adressé dans la problématique développée par l’artiste. En cette année « en 5 », A.Stella signe le temps de l’initiale de son prénom. La lettre S figure le prototype du « méandre », souvent à l’oeuvre dans les pièces peintes, et le propose comme cartographie d’un monde dont la « tella » est le prototype.

Nous soulignons aussi que le court message invitant au déchiffrage de la lettre (ou à la mise en lettre / l’être du chiffre ) comporte une série de doubles lettres ; ces lettres doubles, présentes dans le prénom) peuvent être mises en corrélation avec le procès de création des peintures : en effet, chaque peinture obtenue à l’aide d’un système de cache, est matrice d’une autre qui en est le double en creux ou en plein.

De la même manière, sur un plan purement graphique - et l'effet est particulièrement lisible dans la typographie choisie par l'artiste pour son message de bon an né - les doubles "ff" du mot "chiffre" répondent en symétrie au double "tt" du mot "lettre". Ce rapport tt/ff ou ff/tt constitue un palindrome vertical, tel que ceux définis et mis au point par Perec. Le jeu des lectures en miroir et des agencements inscrit le méandre initial et le rapport plein/vide au coeur du message.

A l’identique, les articles et la conjonction de coordination articulant les deux mots organisateurs de cet espace sémantique composent les lettres qui donnent corps au prénom : « le — et la — » sont lisibles, tel "ella"(*). Entre chiffre et lettre, la préSence de celle qui souhaite le meilleur au récepteur de ses voeux.

(*)"elle" en espagnol.

(**)Le langage écrit fonctionne là comme un lieu (espace) où l’on habite. Les dernières séries de travaux de A.Stella mettent en évidence l’apparition de « syllabes » , articulations de deux lettres et émergence d’un son déduit d’un pliage de l’espace.

esp. : tela= toile. (nb : dans le même ordre d’idée, Marcelin Pleynet estima la lecture de « Matisse » comme « Ma-tisse »). (***)Pour un « anagrammairien » (terme emprunté à Jean Dupuy) le chiffre est la mise en ordre de la ffriche.

Michel Jeannès 10 01 2005
relu et mis en ligne en novembre 2006